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LES PREMIERS TRAVAUX
Le Mouvement
brownien
 e
mouvement brownien est celui de nombreuses particules qui s’agitent
dans un fluide selon les lois de hasard. Découvert en 1827
sur des solutions de poussière de pollen dans l’eau
par le botaniste Robert Brown, ce mouvement est très généralement
celui de molécules en suspension dont la distribution est
soumise à des fluctuations aléatoires.
Les travaux d’Einstein sur le
mouvement de brownien consistent à déduire les apparences
de ce mouvement de modèles cinétiques applicables à chaque
particule. Le comportement de chacune d’elles, qui n’est
pas directement observable, peut donc conduire à des lois
statistiques vérifiées par l’expérience.
En conséquence, on ne doit pas opposer thermodynamique et
processus microscopiques comme le croyaient Mach et Ostwald.
POSER
UNE QUESTION
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L’effet
photoélectrique
 ’explication
des caractères de l’effet photoélectrique par
l’hypothèse des quanta de lumière n’est
pas sans rapport avec ce point de vue. Le grand développement
de l’optique ondulatoire au XIXe siècle venait de
se heurter aux récentes difficultés que soulevait
le problème du « rayonnement du corps noir » (une
enceinte fermée, vide, percée d’une petite
ouverture pour permettre l’observation constitue un « corps
noir »). Celui-ci, à une température donnée,
présente un état d’équilibre thermique
bien déterminé. Or l’étude de l’énergie
rayonnée montre que le rayonnement n’est pas émis
de façon continue, mais doit être distribué en « grains »,
c’est-à-dire en quanta d'énergie W, multiples
d’une constant h qui est égale à 6,54.10-27
erg/seconde (Planck, 1900).
Einstein précise les résultats
de Planck et les applique à l’explication d’un
phénomène jusque-là mystérieux : l’effet
photoélectrique. On suppose, en effet, que l’énergie
des grains de lumière, les photons, est définie en
fonction de la fréquence de l’onde électromagnétique.
Cette énergie W=hv, peut-être abandonnée totalement
par le photon en interaction avec la matière. Elle est alors
capable de libérer les électrons liés aux atomes,
pourvu que l’énergie d’extraction Wo soit inférieure à l’énergie
hv apportée par le photon incident. L’énergie
de l’électron émis est alors égale à la
différence, W=hv-Wo, et le phénomène exige un
seuil énergétique, hv>Wo, pour se manifester.
Ainsi, il était possible d’expliquer
et de prévoir les caractères de l’effet photoélectrique
découvert par H. Hertz dès 1887. Cet effet paraissait
mettre en évidence de nouveaux liens entre lumière
et électricité. On pouvait prévoir, réciproquement,
la transformation d’énergie électrique en lumière
lors du retour d’un atome d’un état excité W à son état
fondamental Wo. Selon Einstein, l’émission d’un
quantum, hv=W-Wo, caractérise le phénomène.
Celui-ci fut étudié expérimentalement
par J. Franck et G. Hertz en 1913. En analysant l’émission
de lumière par décharges dans les gaz raréfiés,
on vérifie de fa0on très précise la loi d’Einstein.
Les confirmations peuvent être étendues au domaine d
l’ultraviolet (R.A Millikan) et des rayons X (M. de Broglie).
POSER
UNE QUESTION |
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LA
RELATIVITÉ RESTREINTE
Une nouvelle
cinématique
Un
principe de relativité a toujours été nécessaire
pour assurer la cohérence de la physique : il consiste à postuler
:
- D’une part, l’équivalence des
systèmes physiques quel que soit leur mouvement relatif,
pour le déroulement de phénomènes similaires
liés à chacun d’eux ;
- D’autre part, l’invariance des lois
traduisant, dans chaque système, les caractères d’un
même phénomène ;
Si une relativité, c’est-à-dire
une équivalence, est étendue à tous les observateurs,
elle est dite générale ; si elle se limite à une
classe d’observateurs, par exemple ceux qui possèdent
les uns par rapport aux autres un mouvement rectiligne et uniforme,
elle est dite restreinte. On postule alors que la relativité s’étend
aux seuls systèmes d’inertie.
La décadence du cosmos de Ptolémée
avait permis ce nivellement d’une hiérarchie des observations
et l’équivalence que postulait la relativité galiléenne.
Néanmoins, au XIXe siècle, le développement
de la théorie électromagnétique de la lumière
fondée sur la présence d’un milieu universel,
l’éther, semblait favoriser encore l’idée
d’un mouvement absolu lié à tout déplacement
par rapport à ce fluide universel immobile. D’autre
part, l’idée d’une simultanéité absolue,
valable quelles que soient les observations, paraissait, elle aussi,
intuitive, mais source d’une chronométrie absolue.
Les expériences d’optique
réalisées au cours du XIXe siècle, destinées à mettre
en évidence un mouvement par rapport à l’éther – un « vent
d’éther » -, furent toutes négatives. Il
fallut supposer un entraînement partiel de ce dernier par les
milieux réfringents (Fresnel), puis, après les résultats
négatifs d Michelson, une contraction « vraie » des
objets et une dilatation effective des durées dans un mouvement
par rapport à l’éther. Analytiquement,, ces « effets » avaient
pour conséquence de substituer à la transformation
de Galilée :
(1)....
La transformation de Lorentz :
(2)...
Où ß = v/c. (1) ou (2)
expriment les coordonnées d’un même point dans
deux systèmes de référence S(xyzt) et S’(x’y’z’t’)
présentant, l’un par rapport à l’autre,
un mouvement rectiligne et uniforme, la vitesse v étant parallèle
aux axes ox et ox’.
La formulation (2), due à Lorentz
et à Poincaré, avait été proposée
déjà par W. Voigt et par J. Larmor, mais restait axée
sur la théorie électromagnétique. Sans avoir
connaissance de ces résultats, Einstein les déduit,
en 1905, d’une critique sérieuse des notions d’espace
et de temps.
Selon Einstein, toute définition
de la simultanéité doit reposer sur une mesure, possible
au moins théoriquement. Or, des observateurs en mouvement
relatif ne peuvent définir de façon univoque deux événements
simultanés. La « contraction des longueurs » et
la « dilatation des durées » résultent
donc de la retranscription d’une même grandeur, invariante
dans l’espace-temps, dans l’expérience de deux
observateurs en mouvement relatif, disposant, par conséquent,
de critères différents de simultanéité.
Seul un signal instantané permettrait une simultanéité absolue.
Or aucun signal matériel ou électromagnétique
ne peut posséder une vitesse supérieure à une
vitesse limite, celle que possède très approximativement
la lumière dans le vide.
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UNE QUESTION |
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Une
dynamique relativiste
Ayant
ainsi édifié une nouvelle cinématique, Einstein
doit formuler une dynamique relativiste et, pour cela, définir
les liens entre masse, force et énergie. Il montre l’équivalence
entre les notions de masse et d’énergie, l’une
et l’autre variant avec la vitesse, à partir d’une
masse mo et d’une énergie Wo au repos.
L’énergie cinétique
T d’une particule est ainsi la différence
(3)...
Entre une énergie totale
mc2 et une énergie interne moc2 que possède
la particule au repos.
D’autre part, dans le cas d’un
système stable de particules liées, la masse propre
Mo correspondant à l’ensemble du système est
inférieure à la somme des masses propres de toutes
les particules si le système est stable. La différence
...
Représente le défaut
de masse. Il faut alors fournir de l’énergie
au système pour le résoudre en ses constituants.
Au contraire, si le système
est instable, la masse propre Mo correspondant à l’ensemble
du système est supérieure à la somme des masses
propres de toutes les particules qui le composent. L’écart
?m est cette fois négatif. La résolution du noyau en
ses composantes va donc libérer une énergie nucléaire,
E/c2.
Cette conclusion, appliquée à la
fission des noyaux d’uranium, a permis d’obtenir une énergie
nucléaire qui se manifesta pour la première fois lors
de l’emploi de la bombe atomique, en 1945.
La relativité restreinte constitue
une nouvelle mécanique et sous-tend, par conséquent,
toute la physique relativiste : électromagnétisme,
optique, physique nucléaire. Par l’intermédiaire
de multiples applications, les vérifications de la relativité restreinte,
variées et remarquables, couvrent donc un domaine très
grand et se manifestent dans le cas de vitesses considérables
et de grandes énergies. Citons ainsi : l’obtention de
décalage Doppler relativiste (variation des fréquences
dans un mouvement relatif source-observateur) : les phénomènes
relativistes d’aberration, les modifications de vie moyenne
des particules rapides telles que les manifeste le rayonnement cosmique,
la modification des masses avec la vitesse (effet synchroton) : les
prévisions concernant le choc élastique des particules
: les caractères de l’effet Compton (collision entre
un photon et un électron) : enfin, l’équivalence
masse-énergie vérifiée par les bilans de réactions
nucléaires et la libération spectaculaire d’une énergie
nucléaire.
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UNE QUESTION |
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LA
RELATIVITÉ GENERALE
Dès
1911, Einstein cherchait à étendre aux systèmes
accélérés le principe de relativité (équivalence
valable, selon la relativité restreinte, dans le seul cas
des systèmes d’inertie). Or, il semble évident
que la présence de forces d’inertie produit des « effets
physiques » permettant de déceler des mouvements absolus
au moyen des accélérations : ainsi, la rotation du
pendule de Foucault manifeste la rotation de la Terre par rapport à une
sorte de « fantôme d’espace absolu ».
Einstein suppose que ces effets se
résorbent dans la structure même d’un espace courbe.
Autrement dit, le mouvement libre dans un espace non euclidien (mouvement
que peuvent figurer, par exemple, les trajectoires constituées
par les grands cercles d’une sphère) se retranscrit,
dans l’espace euclidien (figuré par le plan tangent à cette
sphère), selon une trajectoire décrite sous l’influence
de forces.
Le principe de relativité généralisée
doit donc s’énoncer dans un espace-temps non euclidien pour
s’appliquer à des mouvements accélérés,
ces derniers apparaissant alors comme des mouvements libres : les
forces d’inertie se rassemblent dans la structure géométrique
de l’espace-temps.
D’autre part, en raison de l’identité de
la masse grave (intervenant dans la loi d’attraction) et de
la masse inerte (résistance à l’accélération
d’après la loi ……., identité postulée
par Newton et vérifiée par maintes expériences,
les forces d’inertie – par exemple les forces centrifuges – et
les forces de gravitation possèdent une importante propriété commune
: elles communiquent aux divers corps d’épreuve des
accélérations indépendantes de leur masse et
de leur nature.
Dès lors, quel que soit le
corps d’épreuve adopté, on peut toujours compenser
les forces d’attraction (par exemple l’attraction terrestre)
par une force d’inertie (mouvement accéléré)
convenablement choisie. Ainsi, au cours d’un mouvement de chute
libre, dans un satellite par exemple, forces de gravitation et forces
d’inertie se compensent exactement.
Le principe d’équivalence
permet d’appliquer aux forces de gravitation les conclusions
valables pour les forces d’inertie : les forces de gravitation,
comme les forces d’inertie, peuvent toujours se résorber
localement dans la structure géométrique de l’espace-temps.
Autrement dit, un mouvement libre
dans un espace non euclidien (espace courbe) pourra toujours s’interpréter
dans l’espace euclidien tangent comme un mouvement dû aux
forces de gravitation. Ainsi, le rôle des masses n’est
pas, comme le pensait Newton, d’engendrer des forces attractives,
mais de courber l’univers en leur voisinage. Dans
cet univers courbe, une particule d’épreuve décrit
alors « librement » ce qui constitue la généralisation
d’une droite : une courbe de longueur minimale, appelée géodésique.
Par exemple, le Soleil courbe l’espace-temps
en son voisinage. Cette courbure peut être déterminée
en fonction des caractéristiques du Soleil (masse, vitesse).
Les planètes, les rayons lumineux décrivent alors des
géodésiques de cet espace. Toute loi de gravitation
devient alors une condition de structure d’un espace courbe
; toute trajectoire constitue une courbe maximale, une géodésique.
Ainsi, l’extension du principe
de relativité (relativité généralisée)
constitue du même coup une théorie non euclidienne de
la gravitation. Celle-ci prévoit alors :
- La valeur de l'avance résiduelle du périhélie
des planètes ; pour la planète Mercure, cette valeur
serait de 42 secondes d’arc par siècle (fig. 1) ;
- Une courbure des rayons lumineux issus des étoiles
fixes, dès que les rayons passent au voisinage des corps
de grande masse ; ainsi, une constellation située au voisinage
apparent du Soleil et normalement occultée par lui deviendrait
visible grâce à la courbure des rayons lumineux (fig.
2) ;
- Une variation de la fréquence des raies émises
par un atome situé dans un champ de gravitation intense.
Ces diverses prévisions ont été parfaitement
vérifiées. L'expérience la plus spectaculaire
fut sans doute la courbure des rayons lumineux. En novembre 1919,
Eddington, chargé d’une expédition destinée à vérifier
cet effet lors d’une éclipse de Soleil annon0ait à la
Royal Society la confirmation des prévisions de la théorie
d’Einstein, les limites de la cosmologie newtonienne et l’avènement
d’une conception non euclidienne de l’Univers.
POSER
UNE QUESTION |
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GÉNÉRALISATIONS
ET CONTROVERSES
Les
dernières années de la vie d’Einstein furent
employées à l’édification de cosmologies
relativistes (c’est-à-dire de théories non euclidiennes
de l’Univers dans son ensemble), à la construction de
théories unitaires visant à réunir, dans un
même schéma géométrique, gravitation et électromagnétisme.
Dans ce but, il était nécessaire
d'élargir le cadre riémannien de la relativité générale.
Des propriétés plus complexes de l’espace-temps
permettent alors de considérer aussi les équations électromagnétiques
comme des conditions de structure et les lois de l’électrodynamique
comme celles de mouvements libres. La dernière théorie
unitaire d’Einstein (1945) tend à ce but et, en même
temps, cherche à conférer aux particules une structure
non dualiste issue des propriétés du champ.
Dès 1927, Einstein avait manifesté certaines
réticences à l’égard des combinaisons
de la mécanique quantique. Pour lui, cette théorie
ne pouvait être complète : la description statistique
qu’elle proposait laissait échapper une partie des paramètres
- Positions et vitesses nécessaires à la description
du mouvement. Aucune solution constructive ne fut toutefois proposée
par Einstein pour étayer les principes d’une théorie « complète »,
mais ses critiques contribuèrent à l’isoler du
courant le plus fort de la physique, courant issu en partie de la
relativité, mais, selon Einstein, en contradiction avec ses
exigences de cohérence.
L’œuvre d’Einstein – singulièrement
sa relativité restreinte et généralisée – constitue
le mouvement imposant qui oriente la physique au début de
ce siècle et sert à baliser ses progrès. Son
importance ne tient pas seulement aux multiples prévisions
qu’elle a permises, aux spectaculaires conséquences,
telle l’énergie atomique, qui en découlent, mais à une
critique novatrice des bases mêmes de la science, des notions
d’espace, de temps, de simultanéité et à une
vision sans précédent de l’Univers relativiste
qu’elle introduit. |
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UNE
MUTATION DANS L’HISTOIRE DES SCIENCES
Pour
comprendre le sentiment de bouleversement radical qu’a aussitôt
suscité la physique relativiste, il faut d’abord, oubliant
ce qui allait suivre, nous replacer par la pensée au moment
de son apparition. Avec Galilée, le monde physique s’était
mathématisé. Les « qualités secondes » étant
renvoyées à la sensibilité du sujet, les phénomènes
physiques se ramenaient à de simples mouvements, à des
déplacements dans l’espace au cours du temps. Mais cet
espace et ce temps demeuraient – la chose étant censée
aller de soi – ceux de notre intuition quotidienne. Kant les
avait en quelque sorte consacrés en les traitant comme des
formes a priori de la sensibilité. Géométrie
euclidienne, mécanique newtonienne apparaissaient ainsi comme
les bases définitives et indiscutables de la physique. Et
Poincaré encore estimait que, si jamais une expérience
semblait y contredire, nous n’hésiterions pas à modifier
notre physique afin de conserver intacte notre géométrie.
Ce sont précisément
ces présupposés implicites qu’Einstein obligeait à rejeter
comme autant de préjugés. Après les vitesses,
la relativité par rapport au système de référence
s’étend maintenant aux longueurs, aux durées,
aux simultanéités. L’idée d’un état
instantané de l’Univers n’a plus de sens. L’espace
et le temps s’amalgament en un continuum quadridimensionnel,
lequel, au surplus, devra finalement s’incurver. Si la physique
se géométrise, c’est qu’aussi bien la géométrie
se « physicalise », les propriétés géométriques
du réel relevant, au même titre que ses propriétés
physiques, des contingences expérimentales. Ainsi l’espace
et le temps du physicien ont cessé de coïncider avec
les prétendues formes a priori de l’intuition sensible
: ils se résolvent en structures mathématiques abstraites. Une
telle violence à nos habitudes séculaires de représentation
a d’abord paru tellement inacceptable que plus d’un philosophe
(Bergson, Maritain) a tenu la théorie einsteinienne pour une
construction mathématique purement artificielle.
Aujourd’hui, jugée rétrospectivement
non seulement d’après ses succès expérimentaux
répétés, mais aussi et surtout dans son rapport à la
physique quantique dont les développements l’ont suivie
de près, la physique relativiste nous apparaît
plutôt comme un admirable achèvement de la physique
classique, elle-même édifiée sur les
assises de la science newtonienne. Sur le plan expérimental,
elle accomplit la théorie newtonienne en l'englobant dans
une théorie plus vaste et plus complexe, celle-là se
retrouvant dans celle-ci par dégénérescence
et y conservant sa valeur à titre d’approximation dans
l’ordre de grandeur pour lequel elle avait été conçue.
Sur le plan théorique, elle surmonte les deux difficultés
majeures auxquelles s’était heurté le système
newtonien, et qui avaient si fort incommodé les cartésiens
: le réalisme de l’espace et du temps, l’action à distance.
Les confirmations expérimentales accumulées pendant
deux siècles avaient bien pu rendre tolérables ces
embarras théoriques, renvoyés par la science positive à la
métaphysique, ceux-ci n'en continuaient pas moins de hanter
la conscience des savants. Newton lui-même n’avait pu
s’en déprendre qu’en prolongeant discrètement
sa physique par des considérations métaphysiques et
théologiques : l’espace absolu, sensorium Dei,
manifestait l’immensité divine, comme le temps absolu
son éternité ; et puisque, selon une objection constamment
renouvelée, un corps ne saurait agir là où il
n'est pas, l’action à distance ne pouvait s’expliquer
que par l’action permanente d’un agent immatériel
et omniprésent, de l’existence duquel elle portait témoignage.
Avec Einstein, la relativité du mouvement, et avec elle celle
de l’espace et du temps, s’étend finalement aux
mouvements non uniformes, pour la description desquels disparaît
la nécessité de recourir à un système
de référence privilégié. Et, d’autre
part, la gravitation ne requiert plus l’appel à une
force mystérieuse, ni à une action lointaine : elle
s’explique par la courbure du continuum en chaque point-instant,
c’est-à-dire par une propriété géométrique
locale.
Ce qui a consommé la rupture
entre la science classique et la science contemporaine, c’est
pour nous la physique quantique. Celle-ci va en effet jusqu’à remettre
en question, par-delà les cadres de notre sensibilité,
les principes directeurs de notre entendement, nous obligeant à une
réforme intellectuelle beaucoup plus radicale, portant sur
le principe de causalité et le déterminisme des phénomènes,
sur le principe de substance et la permanence des entités,
sur la possibilité même théorique d’une
connaissance objective, totalement indépendante de nos procédés
d’investigation. Einstein, au contraire, avait maintenu,
ou plutôt même poussé jusqu’à leurs
extrêmes limites, de tels principes : l’amalgame
du temps à l’espace paraissait entraîner
un déterminisme absolu, l’exigence de conservation se
trouvait satisfaite par l’équivalence de la
masse et de l’énergie, l’affranchissement
du système de référence de l’observateur était
enfin assuré par l’« invariance » de l’intervalle
en relativité restreinte, par la « covariance » des équations
en relativité généralisée. C’est
pourquoi il est permis, si l’on préfère cette
périodisation, de faire basculer la théorie einsteinienne
de la relativité du côté de la physique classique.
Mais sans doute est-il plus juste,
en raison de la restructuration qu’elle fait subir à cette
science, d’y voir la première des deux révolutions
qui font la coupure entre la science du XXe siècle et celle
des siècles précédents. Ce qui rend
révolutionnaires l’une et l’autre de ces théories,
c’est que plutôt que d’ajouter simplement un nouvel étage à la
science, elles la reconstruisent tout entière sur d’autres
fondements. C’est pourquoi, outre leur intérêt
scientifique, elles ont aussi une portée philosophique. Elles
ruinent le dogmatisme scientiste que se représentait le progrès
scientifique comme une accumulation de connaissances établies
une fois pour toutes. Car cette fois le progrès n’a
pas seulement pour effet d’accroître et d’approfondir
notre connaissance du réel, il consiste d’abord à réformer
nos facultés mêmes de connaissance. A. Einstein demeurera
le mérite d’avoir déclenché cette mutation
de l’esprit humain, dont l’importance ne peut être
comparée qu’à celle que marquèrent la
naissance de la mathématique rationnelle chez les Grecs et
la mathématisation de la physique au début des temps
modernes. |
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INTERPRÉTATIONS
PHILOSOPHIQUES
La
théorie einsteinienne de la relativité est riche de
conséquences et de présuppositions philosophiques,
mais elle a prêté à des interprétations
divergentes.
Un premier problème se pose
sur la signification du continuum quadridimensionnel. On l’a
souvent entendu comme une spatialisation du temps. L’avenir
serait déjà là, nous ne ferions que le découvrir
peu à peu en progressant le long de notre ligne d’Univers,
comme lorsque nous avançons dans la lecture d’un livre
dont la dernière page nous attend. Cette interprétation,
jugée plus objective, a eu souvent la faveur des théoriciens
de la relativité. Mais certains l’ont refusée,
avec sa conséquence d’un déterminisme poussé jusqu’à une
sorte de fatalisme. Selon eux, le continuum signifie tout autant
une dynamisation de l’espace, rendu inséparable de son
devenir.
Quant à son inspiration philosophique
générale, la théorie d’Einstein a suscité deux
interprétations opposées. Les uns la tirent dans le
sens de l’empirisme et du phénoménisme. Bridgman,
se fondant sur la maxime einsteinienne qu’un concept comme
celui de simultanéité n’a de sens pour le physicien
que si on indique à celui-ci la manière de l’appliquer
dans un cas concret, en dégage le principe fondamental d’une
méthodologie strictement phénoméniste, selon
laquelle les concepts scientifiques doivent se définir, non
plus en termes d’opérations effectives. Reichenbach
voit dans la théorie einsteinienne de l’espace-temps
et dans la détermination expérimentale des propriétés
du continuum, la réfutation décisive du rationalisme
des synthèses a priori à la manière kantienne
et la confirmation des thèses maîtresses de l’empirisme
logique. D’autres, au contraire, comme l’avait fait aussitôt
Eddington, estiment qu’une telle théorie, qui ne peut
s’exprimer exactement que dans le seul langage des équations,
vient consacrer l’idéalisme mathématique. Selon
Jeans, tandis que le monde de la science classique, gigantesque machine, était
conçu comme l’œuvre d’un ingénieur,
celui de la science nouvelle nous apparaît comme celle d’un
pur mathématicien, il est « fait de pensée pure ».
C’est, dit Brunschvicg, « un monde de chiffres » ou,
comme s’exprime Bachelard, « un franc système
de la relation ».
Einstein, pour sa part, a refusé de
s’engager dans ces controverses. Il reconnaît qu’aux
yeux d’un philosophe systématique sa théorie
semblera plutôt le fait d’un « opportuniste sans
scrupules », apparaissant tantôt réaliste, tantôt
idéaliste, tantôt positiviste. Il reconnaît avoir été,
dans sa jeunesse, fortement influencé par la pensée
de Mach, mais il ajoute que son phénoménisme lui a
toujours paru inacceptable. Croire que la science se construit
par de simples inductions tirées de l’expérience,
c’est méconnaître l’effort créateur
de l’esprit. Il n’admettra pas l’exigence
positiviste de définir un concept par sa seule vérifiabilité,
comme le montrera son opposition irréductible à l’indéterminisme
quantique : il refusera en effet d’étendre au déterminisme
le principe méthodologique qu’il avait appliqué lui-même à la
simultanéité, c’est-à-dire de le réduire à la
seule prévisibilité. Certes, il n’y a plus pour
lui, comme chez Kant, de catégories inaltérables, liées à la
nature de notre entendement, mais il juge nécessaire que nous
nous forgions des catégories si nous voulons interpréter
l’expérience, et c’est en ce sens qu’on
peut les dire a priori. « L’expérience peut, bien
entendu, nous guider dans notre choix des concepts mathématiques à utiliser,
mais il n’est pas possible qu’elle soit la source d’ »où ils
découlent […] C’est dans les mathématiques
que réside le principe vraiment créateur. En un certain
sens, donc, je tiens pour vrai que la pensée pure est compétente
pour comprendre le réel, ainsi que les Anciens l’avaient
rêvé » (Conférence d’Oxford, 1933). |
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