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LA RÉVOLUTION COPERNICIENNE
 a « révolution
copernicienne », plus précisément ce qu’on
a coutume d’entendre par cette expression, est essentiellement
une révolution du monde de penser. Révolution au sens
même que Kant appliquait à sa « nouvelle science »,
c’est-à-dire impliquant un renversement de la façon
de se représenter le monde ; ou plus radicalement encore :
un renversement de la relation concept-objet. Cette interprétation
est clairement formulée dans la Critique de la raison pure
: « Il en est ici comme de la première idée d
Copernic, voyant qu’il ne pouvait pas réussir à expliquer
les mouvements du ciel, en admettant que toute l’armée
des étoiles évoluait autour du spectateur, il chercha
s’il n’aurait pas plus de succès en faisant tourner
l’observateur lui-même autour des astres immobiles. »
L’analogie est d’ailleurs
frappante, pour autant qu’on puisse juger de la genèse
d’une pensée sur laquelle Copernic est resté très
discret, entre les points de départ de l’astronome et
du philosophe. Pour l’un comme pour l’autre, la constatation
des contradictions entre les tenants du système existant et
de leur impossibilité d’harmoniser vraiment la nécessité des
principes d’explication à la manifestation des apparences
a joué un rôle déterminant.

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LA
SUBORDINATION DES SAVOIRS
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système géocentrique était profondément
accordé au mouvement naturel qui porte l’être
humain à s’estimer centre du monde. Il semblait impossible
que puisse venir à un esprit sensé une autre proposition.
Pourtant le mouvement de la Terre avait été admis
par certains philosophes ; ce qui était absurde en climat
de pensée aristotélicien, alors dominant, ne l’avait
pas été pour le pythagorisme. Pourquoi le Soleil, « Dieu
visible », ne serait-il pas au centre de l’univers
? La réponse de l’astronomie strictement scientifique à cette
question, pour considérable qu’en soit la signification,
passe au second plan ; d’autant plus qu’au XVIe siècle,
il s’agissait de philosophie de la nature, de physique, dont
l’objet et la méthode avaient été précisés
et situés dans l’ensemble du savoir philosophique.
Très significatives à cet égard
sont les quelques réserves émises par Giordano Bruno
(1548-1600), que l’on ne peut cependant suspecter d’avoir
boudé le système qui avait été proposé par
Copernic. Dans La Cena de le Ceneri (Le Banquet des Cendres), celui
qui découvrit l’œuvre du « second Ptolémée » -
le De revolutionibus orbium coelestium ne se trouvait dans aucune
bibliothèque parisienne au XVIe siècle – et en
mesura la portée fait dire à Théophile, philosophe
interlocuteur du dialogue : « Ce résultat, il [Copernic]
y est parvenu en se libérant de certains postulats erronés
de la philosophie commune et vulgaire. Cependant, il ne s’en
est pas suffisamment écarté : cela tient au fait que,
plus attentif à la mathématique qu’à la
nature, il n’a pas réussi à approfondir ni à pénétrer
suffisamment [la réalité physique] our arracher jusqu’à leurs
racines des principes incompatibles [avec l’expérience]et
complètement vains. »
Cette distinction entre mathématique
et physique est des plus importantes pour saisir la raison du retour
aux Anciens accompli par Copernic. Dans la dédicace au pape
Paul III, par laquelle il introduit le De revolutionibus, il note
que c’est le désaccord entre les mathématiciens
qui l’a conduit à interroger les philosophes. Mais pas
plus qu’il ne saurait s’agir de dénoncer la vraie
mathématique : seulement faut-il tenir compte du fait qu’aux
mathématiciens médiocres correspondent ceux qui, trop
stupides pour tirer le moindre profit des études philosophiques, « sont
semblables à des bourdons au milieu des abeilles ».
Les cosmologies se séparaient, en effet, selon la plus ou
moins grande réalité accordée aux hypothèses
: le mathématicien pouvant fort bien imaginer une théorie
purement symbolique, le physicien tendant, selon sa propre démarche
de connaissance, au réalisme.
Une sorte de subordination des savoirs
devait naturellement s’établir, les postulats des philosophes
posant des problèmes aux mathématiciens. Commentant
le Traité du ciel d’Aristote, Simplicius, néo-platonicien
du Vie siècle, exprime ceci sans ambiguïté : « Platon
admet en principe que les corps célestes se meuvent d’un
mouvement circulaire, uniforme et constamment régulier [c’est-à-dire
constamment de même sens] ; il pose alors aux mathématiciens
ce problème : quels sont les mouvements circulaires et parfaitement
réguliers qu’il convient de prendre pour hypothèses,
afin que l’on puisse sauver les apparences présentées
par les astres errants ? » Ainsi, bien qu’au XIIIe siècle
saint Thomas d’Aquin hésite à opter pour Ptolémée
ou pour Aristote, La Grande Composition mathématique de l’astronomie
(141-142 apr. J.-C) de Ptolémée invoque la physique
du Stagirite, avec laquelle du rete elle s’accorde plutôt
mal que bien. |
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LE
RETOUR AUX ANCIENS
 es
principales difficultés que rencontraient les mathématiciens étaient
de parvenir à faire correspondre aux lois du cercle les propositions
des physiciens. Pourquoi les lois du cercle ? L’idée
de perfection en laquelle se retrouvent tant les assertions des pythagoriciens,
de Platon que d’Aristote domine la construction des systèmes
cosmologiques. Ainsi dans le Timée, la sphère est présentée
comme la figure parfaite pouvant seule convenir au monde fait par
le Démiurge qui, de plus, l’a animée du seul
mouvement parfait : le mouvement circulaire. Aux mathématiciens
d’accorder leur symbolisme avec cette affirmation. Copernic,
en cette recherche, ne fit apparemment pas preuve de modernisme.
Il alla aux Anciens avec la naïveté des physiciens, passant
outre aux virtuosités d’une certaine mathématique.
Sans doute le fit-il pour se mettre à l’abri de quelques
mécomptes, mais aussi parce que la théorie de l’abstraction
aristotélicienne ne lui était pas aberrant – pas
plus que ne le sera pour Kant l’Organon d’Aristote. Il
lui suffisait de laisser l’habileté des calculs, dès
lors qu’une proposition avait été auparavant émise
selon laquelle « Dieu, ouvrier du monde, a placé au
centre de la sphère de l’univers un feu dans lequel
réside le principe du commandement » . Cette idée
du foyer, que l’on trouve ainsi recueillie dans l’Eclogae
physicae de Stobée (Ve s. apr. J.-C.), qui l’attribue
au Traité de la nature de Philolaos, devait faire fortune
; Gassendi, au XVIIe siècle, ne fait-il pas de Philolaos le
précurseur de Copernic ? Quoi qu’il en soit, il est
clair que l’héliocentrisme ne date pas de l’astronome
de Thorn. A peine plus d’un siècle avant, Nicolas Oresme,
mort en 1382, estimait que le système géocentrique
ne satisfaisait pas pleinement la raison. Aristote, dans le Traité du
ciel, résume la position des pythagoriciens auxquels se référera
Copernic : « Ils croient qu’au corps le plus noble convient
la plus noble place, que le feu est plus noble que la terre que les
lieux terminaux sont plus nobles que les lieux intermédiaires,
enfin que les lieux terminaux sont l’espace extrême et
le centre. De là ils concluent par analogie que ce n’est
pas la Terre qui occupe le centre de la sphère du monde, mais
le feu. » Voilà donc qu’il a été conçu
que la Terre puisse tourner, et cela selon le mouvement le plus parfait.
De ce fait, Copernic s’autorise à émettre de
nouvelles hypothèses. Ptolémée n’avait-il
pas écrit dans la Composition mathématique : « Chacun
doit s’efforcer de faire concorder du mieux qu’il peut
les hypothèses les plus simple avec les mouvements célestes
; mais si cela ne réussit pas, il doit prendre celles des
hypothèses qui s’adaptent aux faits. »
Dès lors, Copernic était à même
de dévoiler au conditionnement radical de l’esprit humain
dont le paradoxe est de cheminer dans l’irrationnel avec la
plus rigoureuse certitude : ainsi pouvait être interprétée
la proposition systématique de la philosophie du sens commun.
Il ne s’agissait pas tant de simplifier le système de
Ptolémée que de confirmer une autre possibilité.
On n’insistera jamais assez sur ce renversement des valeurs
admises. Comme l’exprimait Rheticus, qui eut la faveur d’être
mis au fait du système par le maître lui-même
: « Il y a quelque chose de divin dans le fait qu’une
intelligence certaine des phénomènes célestes
doive dépendre d’un seul mouvement régulier et
uniforme du globe terrestre. »
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LA
CONNAISSANCE DE CE QUI EST ÉTERNEL
 ar
rapport à l’enseignement de la « Sphère » qui
avait cours au Moyen Age, on ne pouvait imaginer plus grande extrapolation.
Il était d’usage d’enseigner que la Terre, immobile, était
au centre d’un univers fini dans lequel les astres se trouvaient
animés d’un mouvement circulaire uniforme. Cette astronomie
des sphères homocentriques, c’est-à-dire tournant
toutes autour d’un même centre, la Terre – en laquelle
Aristote était disciple d’Eudoxe (IVe s. av. J .-C.) – parfaite
mécanique astrale, ne pouvait rendre compte de certaines irrégularités
de mouvements : telles les variations de diamètre apparent
des astres. Les épicycles et les excentriques, hypothèses
cinétiques du système ptoléméen, s’efforçaient
de résoudre les difficultés. Mais les imperfections
des explications demeuraient manifestes. La séparation était
en effet nette entre le Ciel et la Terre, entre la durée éternelle
des astres et la corruption à laquelle n’échappent
pas les êtres du monde sublunaire. La métaphysique chrétienne,
créationniste, navait pas modifié essentiellement cette
physique qui concordait avec l’image du monde convenant à la
Révélation : ici-bas, tout demeurait possible à travers
la multiplicité des changements, étant affirmée
l’uniformité du mouvement circulaire des corps célestes,
le plus parfaitement naturel des mouvements, dans son immutabilité et
son éternité le meilleur garant de l’ordre du
monde, d’un cosmos où l’Etre divin en son infinitude
n’était plus accessible aux prises de la science de
l’être en tant qu’être.
Ne fallait-il pas alors revenir aux
sources d’une certaine attitude à l’égard
des phénomènes engageant une plus libre intelligibilité de
leur sens ? Indicatif était le dialogue mené entre
Socrate et Glaucon dans la République de Platon : « Je
ne puis admettre qu’une étude dirige l’âme
en haut à moins qu’elle n’ait pour objet ce qui
est et ne peut pas être vu. Qu’un homme regarde en l’air
avec les yeux grands ouverts ou qu’il regarde la Terre les
yeux baissés, si l’objet de son étude est quelque
chose qui tombe sous les sens, je ne dirai pas qu’il apprend. »
Dans cette sagesse d’apprendre,
une distinction fondamentale doit être établie entre
l’astronomie mathématique et l’astronomie propédeutique à la
contemplation des dieux. Le retour de Copernic aux Anciens ne sacrifie
pas à ce que, depuis le XVIIIe siècle (Wolf), on a
coutume de nommer théologie rationnelle. Copernic revient,
en déniant à la physique aristotélicienne la
détermination d’une vérité définitive, à un
type de raisonnement mêlé, dont les conclusions ne se
vérifient ni pas la seule imagination, maîtresse des
figures et quantités, ni par la seule pensée pure,
régulatrice de l’intelligibilité. L’héliocentrisme
qu’il affirme est aussi anthropocentrique que le géocentrisme
qu’il dénonce. La géométrie ouvre la voie à la « connaissance
de ce qui est éternel », et, qu’il s’agisse
de feu central ou d’Ame du monde, la différence n’est
pas grande entre le recours à « ceux d’Italie
que l’on nomme pythagoriciens » et le recours à Platon.
A cette lumière, l’hypothèse
de Copernic est plus théologique que scientifique : « Au
milieu de tout cela se tient le Soleil. En effet, dans ce temple
splendide, qui donc poserait ce luminaire en un lieu autre, ou meilleur,
que celui d’où il peut éclairer tout à la
fois ? Or, en vérité, ce n’est pas improprement
que certains l’ont appelé la prunelle du monde, d’autres
Esprit, d’autres enfin, son gouverneur. Trismégiste
l’appelle le Dieu visible, et l’Electre de Sophocle « celui
qui voit tout ». Ainsi, en vérité, le Soleil,
assis sur le trône royal, dirige la ronde de la famille des
astres. » La résolution du mystère se trouve
dans une adhésion renouvelée à l’Ame du
monde. Qu’il se réfère au pseudo-Plutarque ou à Cicéron,
Copernic tente de valider un hypothèse du fait qu’elle
a déjà été émise. Quels que soient
les auteurs qu’il invoque, il limite sa proposition en l’insérant
dans une théologie . En cela, il n’est pas éloigné de
Ptolémée qui déclarait : « Rien, mieux
que l’astronomie, ne saurait frayer la voie à la connaissance
théologique ; seule, en effet, elle a le pouvoir d’atteindre
avec sûreté l’énergie immobile et abstraite
en prenant pour point de départ l’étude approximative
des énergies qui sont soumises aux sens. » |
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UNE
SUBVERSION DE LA THÉOLOGIE
 ependant
il y a, dans la démarche de Copernic, un élément
irréductible : l’astronomie peut ne plus être
servante d’une perspective théologique, et peut n’être
plus soumise à une démonstration du genre de celles
qui avaient cours en physique. De fait, l’insertion de l’astronomie
dans une théologie est, du même mouvement, une subversion
de toute théologie. S’il est vrai que Copernic ouvre
la voie à la théorie de l’attraction universelle
en niant la théorie aristotélicienne du lieu naturel
au bénéfice de l’assertion platonicienne que
le semblable attire son semblable, s’il est vrai que cela entraîne
une conception de la gravité qui infirme celle de la « Terre,
centre du monde », il demeure que la révolution copernicienne
est d’abord une révolution épistémologique.
Il fallut un certain temps pour le comprendre. Copernic dépasse
Copernic, et son système ne deviendra réellement « absurde » et « hérétique » qu’au
procès de Galilée, quand il commencera à être
clair que « parler scientifiquement des choses scientifiques » c’est
mettre au pas de la vérité de l’homme ce qui
est vérité des dieux. Lutter, un des premiers, avait
vu le danger en ce « fou qui prétend bouleverser toute
l’astronomie ! Mais, comme le déclare l’Ecriture,
c’est au Soleil et non à la Terre que Josué a
donné l’ordre de s’arrêter. » On sait
que Galilée, entrant dans la dialectique de ses accusateurs,
montrera que, selon le système de Ptolémée,
Josué arrêtant le Soleil aurait arrêté le
Premier Moteur lui-même , tandis qu’en adoptant la théorie
de Copernic on peut interpréter littéralement l’Ecriture, « car
si nous admettons que la révolution des planètes est
causée par la rotation du Soleil qui est le centre, nous pouvons
concevoir qu’en arrêtant le Soleil Josué arrêta
pendant trois heures tout le système solaire sans déranger
les astres de leurs positions respectives ».
Interdire Copernic ? »Tout au
plus, dira le cardinal Bellarmin qui fut théologien du cardinal
Cajetan à partir de 1589, on publierait une directive pour
indiquer que ces constructions aptes à décrire les
apparences. » Etait-ce sérieux ? Montaigne, qui se défie
de tout ce qui est magistral, penche pour une « tierce opinion,
d’icy à mille ans ». L’essentiel est de
parler hypothétiquement et non affirmativement. Pierre Duhem écrivait
: « A supposer que les hypothèses de Copernic aient
pu expliquer toutes les apparences connues, il fallait en conclure,
non pas qu’elles étaient nécessairement vraies,
mais qu’elles pouvaient l’être. » A partir
de là, les choses deviennent graves, parce que le doute s’insinue
dans les esprits, Quand, en 1609, le télescope confirmera
l’ouvrage de 1543, « la preuve physique concluante » est
donnée, le possible est devenu réel.
POSER
UNE QUESTION |
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